Umberto Eco et le romancier

Qui ne connaît le grand Umberto Eco ne serait-ce que par son premier roman Le nom de la rose ou grâce au film du même nom réalisé à partir du livre ?

Après sa disparition, et comme c’est souvent le cas lorsque je réalise qu’un grand auteur n’écrira plus, je me suis penchée sur son œuvre pour trouver le livre qui me parlerait de lui, qui résumerait en somme, l’homme et l’auteur.Umberto Eco

Confessions d’un jeune romancier s’est imposé comme le titre le plus adapté à ma recherche et mes sujets de prédilection (le roman, la biographie ou le journal personnel, l’écrivain…)

J’y découvre l’homme derrière l’auteur ou l’auteur dans l’ombre de l’homme. En effet, Umberto Eco est médiéviste, sémioticien, philosophe, critique littéraire et romancier (tel que décrit en 4ème de couverture). Alors il ne faut pas s’étonner de retrouver toutes les facettes de ces différentes compétences dans ce livre atypique comme dans ses romans.

Propre au chercheur, le livre est découpé en 4 parties parsemées de réflexions philosophiques, de preuves et de statistiques, de recherches et de déambulations nocturnes, dictaphone au poing.

L’homme est minutieux, méticuleux, son parcours l’a forgé et c’est ainsi qu’il écrit. Le nom de la rose est le produit créatif né, presque par accident, émanation improbable ou plutôt évidente, de sa thèse de doctorat portant sur l’esthétique médiévale. Il a visité de nombreuses abbayes et autres édifices moyenâgeux durant plusieurs années. Le roman s’inscrit donc dans un prolongement que l’auteur lui-même n’analyse pas à ce moment-là. C’est lors des séminaires qui suivront le succès de son premier roman, qu’il en vient à admettre que cet ouvrage n’a pas été difficile à écrire puisque toute la matière était là, chez lui, prête à l’usage créatif, dans sa mémoire, des dossiers, sur des étagères, dans des livres, des notes, des photos…

Umberto Eco a toujours écrit des romans. Depuis l’enfance. Il raconte comment il travaillait et nombre d’écrivains de tout acabit s’y reconnaitra. Mais rien n’aboutit avant le roman que l’on sait, il a alors 50 ans.

L’enfant est devenu adulte et, modelé par le diktat, si l’on peut dire, de l’esthétique de la lettre, de l’analyse et de la forme, il va tenter de nouveau l’expérience du roman pour aboutir enfin.

Confessions d’un jeune romancier est riche d’enseignements pour tout auteur romanesque. Umberto Eco montre et démontre la nécessité du détail maitrisé. Pour ne pas perdre le fil de son histoire, il trace le plan des lieux, des abbayes, des rues, qu’il décrit ensuite avec force détails. Il veut que le lecteur visualise parfaitement ce qu’il écrit. Il déroule son œuvre et le lecteur doit en suivre le chemin sans se perdre jamais. C’est avant tout son obsession d’auteur. Ce qu’il dit doit être vrai.

Avant d’écrire, il pousse le perfectionnisme jusqu’à calculer le temps de trajet d’un lieu à un autre, il enregistre ses déambulations nocturnes où il relève tout ce qu’il voit sur son trajet, jusqu’à la teinte du ciel à telle heure, la lumière blafarde d’un lampadaire sur une façade sombre. Il a besoin de voir, de savoir, pour créer. il rapporte des faits à peine corrigés. Il n’imagine pas. Il n’invente pas. Ou presque pas. Il ne sait pas ou ne sait plus. C’est à la fois sa faiblesse et sa force.

Dans une deuxième partie, Umberto Eco parle des textes, des interprétations et tout auteur sait combien son roman, une fois délivré au public, n’est plus le sien ; même son sens peut en être détourné sans qu’il ne puisse rien maitrisé. La question intéresse longuement Umberto Eco.

Après avoir posé le décor, Umberto Eco s’attaque aux personnages de fiction en 3ème partie. A grand renfort d’exemples, il évoque Anna Karénine, Cyrano de Bergerac et nombre d’autres personnages devenus personnes et les installe dans le monde réel. Ou plutôt, il nous montre que nous, lecteurs, en avons fait des personnes réelles et comment. L’exercice est intéressant, je m’amuse à entrer dans le jeu qu’il décrit avec sérieux.

Puis il conclut par ses listes.

J’ai déjà remarqué lors de mes recherches sur la construction d’ateliers d’écriture combien les listes sont importantes. Elles font, pour moi, figures de gammes, d’enrichissement littéraire évident. C’est une étape importante pour se situer, mesurer le langage, le vocabulaire, la culture qui correspondent au monde imaginaire que nous créons, aux univers des personnages à qui nous donnons corps et vie. Et le travail sur les listes indique aussi notre niveau de patience, de persévérance, de minutie.

Etablir des listes, de prime abord rébarbatif, se révèle stimulant en y accordant l’attention suffisante.

Bref, Confession d’un jeune romancier s’adresse indiscutablement à tout auteur de création littéraire et mérite de trouver une place légitime dans toute bibliothèque qui se respecte.

Sophie
Ecrivain Biographe, exerce à Toulouse et région Sud Ouest.

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