Vous n’aurez pas la haine d’Antoine Leiris

France 5 diffuse, le 13 novembre 2016 à 20h50, jour anniversaire du drame du Bataclan, le documentaire « vous n’aurez pas ma haine » réalisé par Antoine LEIRIS. Lire l’interview qui lui est consacrée ici.

Pour ma part, je souhaite partager des extraits du livre témoignage d’Antoine Leiris, victime collatérale de la fusillade du 13 novembre 2015.

C’est l’histoire d’un tsunami qui ravage une famille. Les fonds marins, secoués de tremblements, soulèvent et propulsent des murs d’eau qui ravagent des villes, des vies, des routes avant de regagner leur lit dévasté, déplacé, avant de retrouver leur paix initiale dans un nouveau décor. Les fonds marins après leur colère aussi violente que soudaine et brève abandonnent en quelques minutes un paysage chaotique, exsangue, paralysé, dans un silence stupéfié. Un paysage dont les repères changent irrémédiablement et trouveront jour après jour une nouvelle place, un ordre nouveau.

Antoine Leiris relate son quotidien depuis la nuit du drame jusqu’à 12 jours plus tard. Deux destins bouleversés : celui d’Antoine, le mari et père ; celui de Melvil, le fils. 12 jours pour accuser le choc, se murer dans le silence, l’incompréhension, puis voir, accepter plus ou moins, écouter le drame, voir son corps, plonger dans le souvenir, souffrir de l’absence maintenant, de la vie à venir sans elle, puis avancer, bousculé par les évènements, par les autres, et enfin avancer seul parce qu’il le faut pour son enfant encore un bébé, et aussi pour lui. Une si courte période paraît une éternité.


Extraits du livre témoignage 
:antoine-leiris

« J’attrape mon téléphone. Je dois l’appeler, lui parler, entendre sa voix. Contacts. « Hélène », simplement Hélène. […] C’est un appel d’ « Antoine L. » qu’elle n’a jamais reçu ce soir-là. Sonnerie. Messagerie. Je raccroche, recommence, une fois, deux fois, cent fois. Autant qu’il le faudra.

« Je pleure, lui parle, j’aimerais rester une heure encore, une journée au moins, une vie peut-être. Mais il faut la quitter. La lune doit se coucher. Le soleil, ce 16 novembre, se lève sur notre nouvel « il était une fois… ». L’histoire d’un père et d’un fils qui s’élèvent seuls, sans l’aide de l’astre auquel ils ont prêté allégeance.

« Maison, déjeuner, change, pyjama, sieste, ordinateur. Les mots continuent d’arriver. Ils viennent d’eux-mêmes, pensés, pesés mais sans que j’aie à les convoquer. Ils s’imposent à moi, je n’ai plus qu’à les prendre. […] La lettre est là : « vous n’aurez pas ma haine ».

«  Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.

Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’aie peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu.

« Les choses se sont donc organisées comme ça. Sans rien me dire, les mamans de la garderie se sont débrouillées pour que Melvil ait chaque jour des petits plats qui ont le goût de l’amour d’une maman.

Melvil est un petit être bien vivant, lui. À peine arrivé, il fait tomber les masques. Il entre sur la pointe des pieds, me dit au revoir, sourit, et d’un éclat de son rire les têtes d’enterrement finissent au fond d’un coffre à jouets.

« J’aurais aimé que mon premier livre soit une histoire, et surtout pas la mienne. J’aurais voulu aimer les mots sans les craindre.

« Melvil me lâche soudainement la main. Il grimpe sur la pierre. Écrase les roses et les lys qui ne résistent pas à sa détermination. J’ai peur qu’il la cherche. Il continue son chemin dans la jungle des regrets. Agrippe la photo. La prend avec lui. Puis revient vers moi, et me prend la main. Je sais qu’il l’a trouvée.

Vous n’aurez pas ma haine, Antoine LEIRIS – 139 pages

Sophie
Ecrivain Biographe, exerce à Toulouse et région Sud Ouest.

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