La chanson douce amère de Leïla Slimani

slimani_leilaJe n’ai pas l’habitude de lire systématiquement les prix Goncourt mais pour une fois, le sujet, simple a priori -un couple, des enfants, une nounou- m’a tentée. Je savais que le fond serait plus lourd, plus complexe et c’est cela qui m’a décidée à lire le roman de Leïla Slimani « Chanson douce ». je n’ai pas été déçue !

C’aurait pu être une situation des plus communes et sans histoire : un couple de jeunes parents vit à Paris, dans de beaux quartiers. Un logement petit mais suffisant pour tenir un rang enviable parmi ses relations. Si le mari, le père, est satisfait de son sort, la femme, la mère, est ambitieuse. La vie la destinait à une grande carrière, ses études remarquables et remarquées en avait déjà tracé le sillon et tout à coup, elle se réveille, nantie de 2 enfants, étouffée dans le carcan ingrat du rôle de mère au foyer : ce n’est pas la vie qu’elle mérite.

L’histoire se découpe en courts chapitres jonglant de l’un à l’autre des personnages, les regardant vivre, s’interroger, ressentir. Plus on avance, plus on découvre les petites perfidies humaines ordinaires d’une femme préoccupée d’elle et de son petit monde et le déséquilibre de plus en plus prégnant d’une autre dont personne ne se soucie.

Les deux femmes vont se rencontrer, l’indifférence, l’aveuglement de l’une et la déchéance, l’isolement de l’autre vont précipiter la famille dans l’horreur.

Devant l’excès de zèle de la nourrice, le couple se repose sur son aubaine jusqu’à la laisser prendre possession de leur foyer. Elle devient plus qu’une nourrice, la gouvernante, la femme de ménage, la cuisinière, parfois l’amie avec qui l’on prend le temps de partager un thé. Devant l’accord tacite du couple, elle va peu à peu dépasser ses fonctions, même contrevenir aux ordres.

Le quotidien s’enraille de temps en temps, le couple, redevenus des employeurs, agacés par ce qui perturbe leur routine bien huilée, jugent, réprimandent la nourrice, se sentent parfois prisonniers de cette envahissante étrangère, culpabilisent ou s’agacent. Mais très vite, les aspects pratiques et confortables de sa présence viennent effacer les malaises, chacun reprend ses occupations, abandonnant une nourrice de plus en plus affectée par un renvoi latent qu’elle ressent comme une menace.

Le passé de la nourrice se dévoile peu à peu, ses manies, son désir de bien faire et au-delà son besoin viscéral d’être adoptée, aimée, par la famille qu’elle choie.  Chaque conflit avec ses employeurs l’enfonce un peu plus dans la peur de perdre sa place. Sa place de nourrice ou sa place dans la famille, la frontière devient floue, le drame se tisse lentement dans l’ignorance de tous.

Leïla Slimani nous raconte plus que l’histoire d’un couple et de sa nourrice. C’est l’histoire de la rencontre de deux milieux. Deux milieux qui se croisent par nécessité mais qui jamais ne se comprennent, ni ne partagent. C’est l’histoire des nantis qui exploitent les petites gens sans les connaître, sans les comprendre, sans réaliser que ces petites gens tiennent dans leurs mains le pouvoir de les détruire. C’est l’histoire des nantis qui au lieu de prendre soin des moins bien lotis les exploitent sans scrupules ni émotions, les avilissent toujours plus avant que, inévitablement, n’ayant plus rien à perdre, les méprisés ne se tournent dans un moment de folie ou de fureur contre leurs maitres.

Cette chanson douce et cruelle comme un conte, pourrait être une mise en garde adressée à tous ceux qui jugent la valeur de l’humain à l’aune de sa productivité ; ceux qui ne voient plus l’Homme en tant que tel dans toute sa complexité, ses besoins affectifs ou matériels mais comme un objet de profit aux aspirations brimées, aux désirs trahis et ce, dans le seul but de détenir toujours plus de pouvoir et d’engranger toujours plus d’argent.

Sophie
Ecrivain Biographe, exerce à Toulouse et région Sud Ouest.

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