Avoir un corps, Journal d’un corps

On choisit parfois un roman par hasard ; parce qu’une critique fait écho en nous, des chroniques télévisées questionnent, le résumé d’une 4ème de couverture capte l’intérêt, un incipit invite à poursuive la quête d’une vérité imaginaire, une dédicace interpelle ou parce qu’on « suit » l’auteur-e, tout simplement.

Mais parfois on choisit le roman pour son sujet. Il s’agit pour ce billet, vous l’aurez compris, d’évoquer la question du corps. Le corps dans tous ses états, les bons, mes moins bons, et ses conséquences, les sensations qui en découlent ou, inversement, les émotions et les réactions du corps qui s’ensuivent.

journal d'un corpsJournal d’un corps – Daniel Pennac

J’ai commencé par Daniel Pennac, Journal d’un corps. Il s’agit du corps masculin. A partir d’un événement, anodin mais marquant, s’écrit l’histoire d’un enfant qui se veut définitivement exempt de la peur et de ses manifestations néfastes sur son corps.

Daniel Pennac écrit sous forme de journal, il consigne les changements physiques, les réactions provoquées par les émotions, les sensations et les changements physiques au quotidien.

Le corps grandit, mûrit, s’articule, s’impose -parfois à l’excès, se forme puis se déforme, s’impose encore -de ralentir, lutte, lâche prise, se respecte, souffre et s’apaise. Et l’intellect l’observe, l’étudie, le teste, le hait ou l’aime, le perd, le découvre, l’apprends, le constate, l’accepte. Le cœur ressent et s’inscrivent sur la peau, dans le corps, les stigmates des émotions, la mémoire d’une vie.

Le portrait est brossé avec pudeur (peut-on tout dire ? tout expliquer ? le faut-il seulement ?), dans un style soutenu et riche tout comme son personnage est bourgeois et sophistiqué. L’homme de Pennac raconte l’orphelin, la guerre, l’amour, le travail et la famille depuis 1936 jusqu’aux années 2000. Le personnage réalise sur la fin qu’il aurait pu en raconter plus mais il est trop tard, à plus de 80 ans, pour réécrire l’histoire de son corps.

Pourtant, on devine entre les lignes superbement écrites, ce qui n’est pas dit des douleurs, ce qui est retenu ou absent des chocs d’une vie. On a envie que ce corps dure éternellement pour le découvrir dans le détail, sous toutes les coutures.

Mais heureusement, un roman n’est pas un livre de biologie ou de médecine, l’objectif n’est pas de rendre exhaustif tout ce qui touche au corps, de visible ou d’invisible, de la croissance, de l’amour, de la santé, de la maladie, de la vieillesse ou de la mort, mais de dire les petits détails qui finalement, nous obnubilent, nous obsèdent, nous questionnent. Daniel Pennac a su révéler l’homme sous la peau, sous les gesticulations, à travers les soupirs.

avoir un corpsAvoir un corpsBrigitte Giraud

Dans la foulée, au gré de mes recherches, je découvre un roman intitulé Avoir un corps et bien sûr, pour compléter, opposer ou simplement comparer avec le corps de Pennac, je me plonge avec intérêt dans cette nouvelle lecture du même sujet. Cette fois, c’est une femme, Brigitte Giraud, qui écrit. C’est le corps féminin qui se raconte au fil de la génération de l’auteure (une fillette des années 60).

Les mots choisis avec précision ressassent encore et encore les changements du corps, son absence d’abord, puis la conscience de sa place, de son poids, de ses maux, de ses émois. Les nombreuses répétitions, les synonymes comme des listes à la Umberto Eco (voir précédent article) plongent la lectrice au cœur de ce corps comme un écho du sien. Le style épuré est puissant d’images, de sensations, d’évidences, de vie.

Ici, le personnage est d’origine modeste. Le corps est imprégné de sensations et de maux que le bourgeois de Pennac ne connaît pas, ne soupçonne même pas. Je pense notamment à l’épisode des transports en commun, les odeurs dont on s’éloigne, les regards que l’on fuit, les autres corps que l’on ne veut pas effleurer.

Deux auteurs, Brigitte Giraud et Daniel Pennac, chacun avec son univers et son style à donner corps à l’humain, à ses tourments visibles comme invisibles. Ils nous réconcilient avec la réalité, le moment présent si fugace qu’il est déjà presque incertain.

Il ne s’agit pas de regretter la fin du corps à venir, non ! Au contraire, il s’agit de célébrer la vie, d’en sentir et ressentir chaque événement intensément ; Le corps en garde la marque comme le témoignage d’une réalité tangible, de l’existence d’un individu unique, authentique et légitime. Notre corps est notre journal intime.

Sophie
Ecrivain Biographe, exerce à Toulouse et région Sud Ouest.

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