Annie Ernaux et moi

Annie Ernaux
Annie Ernaux

J’ai rencontré Annie Ernaux dans ses livres il y a plus de 12 ans. J’avais lu La honte, La place. J’avais adoré. J’avais terminé la lecture d’un troisième livre d’elle ; j’avais détesté.

C’était le temps où je sévissais sur un réseau social unique en son genre, un réseau virtuel où se retrouvaient toutes sortes de personnes en quête de culture, d’écriture, de partage, d’échanges, de passions, de colère, de revendications aussi. Un lieu où votre présence et la pertinence –ou pas- de vos billets d’humeur vous mettent en lumière auprès d’un public volontaire, un lieu où un jour, j’ai découvert que l’on pouvait choisir ou non un livre en fonction de mes critiques.

Lorsque j’ai mesuré le pouvoir que l’on m’attribuait malgré moi, un pouvoir si relatif, je me suis rebellée intérieurement. On ne pouvait pas se fier à moi, je ne voulais pas que l’on se fie à moi, surtout pas à l’appui de billets nés d’un ressenti à chaud –le mien précisément- d’une lecture prise au hasard. Je rétorquais très vite à la personne si avide de mes critiques la subjectivité, justement, de mon avis sur tel ou tel roman et je l’invitais à se faire son propre avis ; surtout ne pas s’interdire de lire un livre parce qu’une autre lectrice l’a rejeté…

J’attaquais un texte sur le fond, jamais un auteur (et pour cause, quelle légitimité s’il en est une, avais-je pour juger un auteur ?).

J’avais rejeté irrévocablement –du moins le croyais-je- le roman Passion simple. Je l’ai jugé aussi violemment que je l’ai reçu, je l’ai attaqué durement… et aujourd’hui, je reconnais, injustement. Je n’ai plus trace de mon commentaire acerbe de ce temps-là mais je me souviens de la violence, du dégoût, du refus, nés de la lecture de ce texte d’Annie Ernaux. Une réaction épidermique, une agression dont j’ai dû me libérer en conspuant le roman sur mon lieu privilégié de liberté d’expression -littéraire notamment.

J’étais choquée par le fait qu’un tel livre existe. Je m’étais régalée d’autres titres, et comme chaque fois qu’un auteur me touche, je lis tout de lui ou presque pour en faire le tour, pour en capter plus que la surface, le fond, son thème, sa quête, son partage, sa revendication.

Pour Annie Ernaux, tout est là, étalé, à la vue, sans fioriture ni détour, nul besoin de creuser, elle égrène les faits et c’est au lecteur de comprendre les sentiments, le combat sous-jacent. Elle appelle un chat un chat. Un sexe, un sexe. Je n’étais pas préparée à cette lecture brute d’une femme asservie. Interdite, perturbée que l’on puisse aligner finalement toutes sortes de romans à la disposition de tous sans préavis, sans alerte. On prend un livre parfois pour son titre, sa quatrième de couverture mais on ne sait pas vraiment ce qu’il contient. Il n’existe pas de bandeau « attention, certaines phrases, certaines idées, peuvent choquer la sensibilité d’un lecteur non averti… »

C’était il y a plus de 15 ans et depuis, ma  compréhension du monde a évolué ; depuis, la maturité, une certaine maturité m’a forgée (heureusement) et me rapproche d’une forme de sagesse vers laquelle je tends : l’accueil sans jugement de l’autre. Ça ne veut pas dire l’acceptation mais plus que cela, accueillir la différence, le vécu d’un-e autre, son ressenti, son interprétation. Et tenter de les comprendre.

De fait, je ne ressens ni regret, ni honte d’avoir un jour craché sur ce livre difficile et d’avoir crié qu’il n’aurait jamais dû se trouver dans un rayon de librairie ou de bibliothèque.

Non, je suis simplement heureuse de pouvoir revenir sur mon jugement d’hier pour dire ma profonde gratitude à Annie Ernaux d’avoir choisi de se raconter dans un langage juste, dans un style agréable, de s’être mise à nu pour partager, témoigner d’une vie de femme, d’un corps de femme et dénoncer l’insupportable sort des femmes de son époque dans certaines situations. Ces écrits permettent à certaines femmes de se sentir acceptées, reconnues, soutenues, cAnnie Ernauxomprises quelque part par quelqu’un. A beaucoup d’autres femmes, plus jeunes, il est donner de comprendre le chemin parcouru pour elles et leur devoir de préserver une liberté acquise dans la souffrance.

(Réflexions inspirées des mes lectures récentes d’Annie Ernaux : « l’événement » et «Mémoire de fille ».)

Pour en savoir plus sur Annie Ernaux, cliquer ici.

Sophie
Ecrivain Biographe, exerce à Toulouse et région Sud Ouest.

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